Guinee Monde

Abdoulaye et Nadine Barry à Paris 6ème

ABDOULAYE BARRY, 34 ans, Economiste,
Chef de cabinet au Ministère des Affaires étrangères

Abdoulaye et Nadine Barry à Paris 6ème

Le livre des disparus de l’AVCB doit comporter les portraits de nos maris, frères et pères tels que leurs proches les ont connus et aimés. Mais comment faire pour toi, Abdoulaye, pauvre orphelin ? Tu as perdu ton père très tôt et ta mère l’a suivi quelques années plus tard. A 10 ans, tu as été confié à ta tante paternelle, Hadja Rabi BARRY, belle-sœur de l’Almamy de Timbo-Mamou, elle-même décédée voici plus de 15 ans. C’est elle, cette grande dame, qui t’a mis à l’école – tu avais déjà 10 ans – Hadja t’a aimé comme son propre fils. Malheureusement, tes deux sœurs ont été reprises par d’autres oncles, côté maternel. Vous ne vous êtes donc plus beaucoup côtoyés.

Hadja Rabi aimait à me rappelait avec grandeur que ton ancêtre, Thierno Amadou Mawdo, était venu de Tombouctou, dans l’actuel Mali. Il avait rêvé qu’il devait combattre lors d’une bataille fameuse ; ce fut plus tard celle de Talansan. Il pria dix ans avant de se mettre aux côtés de Karamoko Alfa, dont il devint l’ami fidèle. Les musulmans étaient encore bien rares, disait ma belle-mère. Mais ils ont fait des adeptes à Timbo, Koïn et Kolladhè. Et après la fameuse bataille de Talansan, ils se sont comptés : 99 adeptes et 9 990 « infidèles » ou « païens ». Hadja disait que tes enfants pourront être fiers de ce que la famille de leur père a chassé les non Musulmans du Fouta, combattu les Infidèles et qu’ils descendent d’une noble et courageuse lignée de vrais Musulmans.

A Timbo, tu étais petit berger au milieu des troupeaux de ton père – que, très vite à sa mort, les oncles et autres parents ont récupérés en lieu et place de tes sœurs et toi. Trois orphelins ont ainsi été spoliés de leur héritage – ce qui, m’a-t-on affirmé, est le pire des péchés dans le Coran ! Mais toi, tu as vite progressé à l’école, sautant allègrement quelques classes. A l’entrée en sixième, on t’a conseillé de te vieillir de deux ans car les colons avaient imposé l’âge de 14 ans pour entrer au collège. Ce que tu as fait, bien sûr, et qui me faisait toujours m’étonner quand on te demandait ton âge et que je te voyais réfléchir avant d’annoncer les années, ce qui me laissait perplexe …

Après le collège tu as été admis à la prestigieuse Ecole Normale William Ponty à Dakar, fameuse pépinière de grands Africains qui devinrent d’importants personnages pour le continent. Seulement, il te fallut signer – c’était la règle – un engagement d’enseigner comme instituteur pendant dix ans. Ce que tu fis pendant trois ans seulement – à l’Ecole primaire de Dixinn en banlieue de Conakry – après quoi tu réussis – avec l’aide de Barry Diawadou, député à l’Assemblée nationale à Paris – à avoir une bourse d’études à la faculté de droit de Paris – où nous nous sommes rencontrés, dès le 1er jour de classe de 1957 … Mais assis au 1er rang, tu étais un étudiant sérieux et grave alors que moi j’étais encore une gamine qui éclatait de rire, juste une rangée derrière toi, à la moindre blague lancée par les grands professeurs officiant dans notre amphithéâtre. Tu ne m’as vraiment remarquée qu’en 2e année, mais là n’est pas la question.

Au référendum de septembre 1958, j’ai passé une partie de la nuit à regarder à la télévision, aux côtés de mon père, tomber les résultats des votes des colonies. La seule à voter Non fut ta patrie : je m’y attendais car j’assistais avec passion à vos discussions animées entre étudiants de la Cité universitaire, lorsque je vous rejoignais pour déjeuner au restaurant de la FOM.

« Cet Abdoulaye dont tu parles », me dit mon père, « il est bien originaire de Guinée » ?
« Oui », dis-je dans un souffle.
« Eh bien, ils ne semblent pas très francophiles dans ce pays ! Tu risques d’y souffrir… »

Malgré les résultats du référendum, je dois reconnaître que tu m’as vraiment « fait la cour » puisque nous ne nous sommes mariés qu’en février 1961, en 3e année de licence – qui durait 4 ans à cette époque. Tu avais choisi la filière Economie et moi Droit public – ce qui ne nous empêcha pas de nous retrouver souvent…

Mariage de Nadine et Abdoulaye Barry le 18 février 1961
Rapidement, nous avons eu un 1er enfant, magnifique, Asmaou, puis les autres, tout aussi beaux – ont suivi : Sonna, Yasmine et Imran. Nous en avions discuté et en voulions six et, contre l’avis de leur père, j’insistais pour les avoir avant mes 30-32 ans – ce qui t’étonnait profondément : mais, une femme peut procréer jusqu’à 40 ans et plus, disais-tu ! Mais j’étais obstinée et mon corps devait savoir que je n’aurais plus le père à disposition à 30 ans !

Tu venais d’obtenir un stage intéressant à la Banque de France, pouvant déboucher sur un poste fixe. Mais tu avais demandé le maintien de ta bourse pour faire ton doctorat, en même temps que moi.

« Non », répondit Sékou. « La Guinée n’a pas besoin de docteurs ! Tous les étudiants non boursiers doivent revenir servir le pays… »

Ce que tu as fait sans plus d’hésitation. Tu es rentré le premier pour trouver travail et logement pour ta petite famille. Tout était très simple, puisqu’en l’absence de secteur privé, tu allais être fonctionnaire d’Etat. Très naturellement, toi l’économiste, fraîchement diplômé, tu te présentas au Ministère du Domaine économique, que dirigeait alors le demi-frère de Sékou, Ismaël Touré. Celui-ci t’accueillit fraîchement :

« Je croyais que tu étais un garçon intelligent », te dit-il sans ambages.
« Mais je viens de vous montrer mes diplômes ! » répondis-tu aigrement.
« Je ne parle pas de ça ! Il paraît que tu veux amener ici une femme française, que tu as même épousée ! Tu sais bien qu’alors tu n’as aucun avenir dans ce pays ! »
« Mais monsieur le Ministre, ma vie privée ne vous concerne pas. »

Et tu pris sèchement congé de ce raciste pour te présenter directement à la Présidence, où Sékou Touré venait de créer un « Service de Coopération économique ». Il t’engagea effectivement sans hésiter, mais chaque fois que tu entrais dans son bureau, tu remarquais une feuille très lisiblement intitulée : « Ménages mixtes qui marchent encore ».

Tu faisais mine de ne rien voir, mais tu t’inquiétais déjà, la feuille étant toujours bien en évidence sur le Bureau du Responsable Suprême.

Bal à la Présidence

Heureusement, quatre mois plus tard, fut créé au Ministère des Affaires étrangères un Département de coopération économique, où on te nomma « chef de la Section Europe de l’Est ». Tu respiras : la Coopération économique alors la plus importante était celle avec les pays d’Europe de l’Est. Tout allait donc bien.

Tu y fis carrière quelques années, en même temps que tu servais comme avocat commis d’office pour les sessions de la Cour d’assises. Le président Sékou Touré avait en effet supprimé la profession d’avocat en disant que « si le peuple déclare quelqu’un coupable, il n’a pas besoin d’avocat, il est coupable et n’a pas besoin de défenseur ». Cependant, dans la pratique, le peuple n’avait pas toujours à trancher, pour les crimes commis dans la population, par exemple, et qui ne devaient pas restés impunis. Pour les sessions de la Cour d’assises, on créa donc un corps d’avocats commis d’office dont le seul critère de recrutement était qu’ils aient « fait du droit pendant leurs études »… Tu fus recruté car tu avais suivi des cours de droit pendant tes deux premières années à Paris…Ta première plaidoirie fut pour défendre une jeune Malienne accusée d’infanticide sur son 2e nouveau-né qu’elle avait étouffé sous un oreiller. Tu décrivis si bien la vie de cette jeune maman dans sa belle-famille terriblement hostile que l’étrangère fut simplement condamnée à être expulsée de Guinée pour retourner dans son pays d’origine ; ce qu’elle désirait ardemment tant elle était malheureuse dans sa belle-famille.

Abdoulaye Barry, avocat

Tu fus également nommé membre de la commission de censure cinématographique – j’appris ainsi que le film de Costa-Gavras L’Aveu était interdit en Guinée ; ce qui n’avait rien d’étonnant, étant donné les pratiques guinéennes de l’époque.
Pendant ce temps, ta famille s’agrandissait : déjà 3 enfants.

C’est pour eux que tu avais acquis dès 1964 un grand terrain à Kipé-Dadia où tu avais déjà construit une grande carcasse de béton. Dix pièces y étaient prévues. Le plan était l’œuvre de deux jeunes architectes-urbanistes formés en URSS : Barry Aguibou et Dramé Hamidou. Tous deux avaient conseillé – pour ne pas attirer les convoitises – de prévoir une façade quelconque avec un bel intérieur …

Hadja Rabi venait régulièrement voir l’avancement du chantier. Elle était fière des réalisations de son fils adoptif. Même si, à notre avis, rien n’allait assez vite car tous les six mois, il fallait interrompre les travaux pour que la Commission de vérification des biens, dirigée par Emile Tompapa, vienne constater que le nombre de sacs de ciment et celui des fers à béton n’excédaient pas les normes requises : on vérifiait que les fonctionnaires, notoirement mal payés, ne détournaient pas les matériaux des chantiers publics. Tu te récriais bravement que, travaillant dans un ministère qui ne produisait que des papiers, tu ne voyais vraiment pas de quel chantier tu aurais pu détourner des matériaux de construction ! Mais tu savais bien que, comme le rappelait le pointilleux président de ladite commission, la Révolution est exigence » ….

Tout allait donc bien pour nous lorsqu’en 1969 nos deux architectes furent arrêtés dans un complot dit « de Moscou », juste avant le complot « Kaman-Fodéba ». L’ambassadeur d’URSS fut expulsé. Des condamnations officielles furent organisées et nos deux brillants architectes écopèrent chacun de 5 ans de prison ferme. D’autres accusés, plus en vue, furent exécutés de suite et le reste condamné à la prison à perpétuité.

Pourtant, quand les Portugais débarquèrent le 22 novembre 1970 pour délivrer leurs 27 prisonniers du PAIGC d’Amilcar Cabral, ils ouvrirent les portes du camp Boiro. Comme la plupart des autres détenus, nos deux architectes n’avaient aucun moyen de s’évader du pays. Seul, le capitaine Abou Soumah réussit dans la journée à sortir par la Sierra-Leone, mais sa famille le paya très cher par la suite : deux frères et deux sœurs notamment furent arrêtés et d’autres encore, parents ou amis, qui y laissèrent leur vie.

Tous les autres prisonniers allèrent embrasser leurs familles apeurées. Qui leur conseillèrent de se rendre aux Permanences du Parti pour dire qu’il leur restait x années de peine à purger et qu’ils n’étaient pour rien dans leur sortie de prison… Loin de leur en être reconnaissant, le pouvoir les accusa d’avoir fomenté le complot dit de la 5e colonne, en accord avec ceux qui étaient arrivés par les 4 bateaux portugais pour renverser le régime ! Nos deux architectes si naïfs – et à qui il ne restait que deux ans à purger – furent transférés au camp de Kindia et fusillés au pied du Mont Gangan le 3 janvier 1971.

Au moment de ce fameux débarquement, nous étions tous hors de Guinée : toi, tu faisais partie de la délégation guinéenne à la session annuelle de l’Assemblée générale des Nations Unies, à New-York (qui dure 3 mois) et moi j’étais en France, avec tous les enfants : je venais d’accoucher de notre dernier-né, Imran. A la fin de la session, tu demandas à ton chef de délégation de passer par Paris pour y prendre ta petite famille. Le chef consulta l’ambassadeur, qui appela Conakry pour demander cette autorisation et ainsi se couvrir. Refus de Conakry. La voix altérée, tu me fis part de ce refus : je me fâchai et en demandai la raison – mais la Révolution de Sékou Touré n’avait pas à motiver ses décisions… Ma mère m’arracha le téléphone et te cria (alors que tu appelais depuis les locaux de l’ambassade !) :

« Mais vous n’avez donc pas lu les journaux : vous ne savez pas ce qui se passe à Conakry ?! N’y allez pas, je vous en supplie ! »
« Taisez-vous, Mamy, je vous l’ordonne, taisez-vous ! » répondis-tu d’une voix méconnaissable (j’avais l’écouteur à l’oreille).

Ma mère me lança le combiné en disant : il est fou ! il est fou ! criait-elle.
Il fut quand même décidé que tu rentrerais le premier avec ton Ministre, chef de délégation, et viendrais nous attendre à l’aéroport une semaine après. J’achetai nos billets, la mort dans l’âme et seulement pour les deux petits et moi. Les aînées resteraient en pension à Cholet.
Ma mère nous serra dans ses bras en pleurant. Mon père avait la gorge nouée en nous mettant au train en gare de Bressuire. A Paris, il neigeait tellement et le verglas était tel sur la piste que l’avion décolla avec 2 heures de retard. J’en venais à espérer que nous ne partirions pas, mais impossible de te laisser seul à Conakry : je m’étais mariée pour le meilleur et pour le pire…

A Gbéssia, les passagers furent parqués à l’extérieur de l’aérogare : on expulsait les Allemands de l’Ouest accusés d’avoir pris part à l’affaire du débarquement. On nous dirigea sur une cabane en bois tellement petite que les passagers, pourtant peu nombreux, ne purent pas tous entrer. Heureusement, le soleil ne tarderait pas à se coucher, la chaleur était tombée. Je scrutais en vain les environs et le couffin du bébé me paraissait de plus en plus lourd. Au bout d’un temps qui me parut affreusement long, je vis un homme courir seul dans notre direction. Enfin tu étais était là et tu allais nous protéger : je t’expliquerai, je t’expliquerai, me dis-tu en haletant.

Le lendemain, j’allai au bureau du PNUD où je devais reprendre le travail. Les collègues s’étonnèrent de me voir :

« Comment ? Vous ne savez pas ce qui se passe ? On arrête tout le monde en ce moment ! Pourquoi êtes-vous revenus ? »
« Mais on n’a rien à voir avec cette histoire de débarquement ! »
« Mon mari non plus, mais on vient de l’arrêter… » me dit Isabelle en essuyant vite ses larmes.
« Mon frère, c’est pareil ! On ne sait même pas où il est …. » dit une autre.

Je repartis la mort dans l’âme et le soir, comme tout un chacun, et comme nous allions le faire désormais tous les soirs, nous avions l’oreille collée au poste de radio : pour écouter les « aveux » de gens que nous connaissions bien, qui « ne faisaient pas de politique », non, mais dont la voix dans le poste nous était familière, malgré ses tremblements … Le lendemain, dans la rue, au bureau, les gens étaient hébétés et passaient rapidement leur chemin. Même les voisins ne nous disaient plus bonjour : on ne sait jamais à qui on a affaire, les passants-témoins pouvaient vous rapporter à la Permanence du Parti et Dieu seul sait ce qu’ils ajouteraient pour se faire bien voir des autorités…

Un soir de début janvier 1971, nous entendîmes notre ami Mouctar Bah, ingénieur à Syli-Cinéma, racontant d’une voix très altérée qu’il avait reçu à son mariage un tapis du Président mauritanien, Moctar Ould Daddah – cadeau que nous avions vu et dont Mouctar et Monika, sa femme tchèque, nous avaient indiqué la provenance. Nous étions abasourdis et le reste de sa « déposition » passa sans aucune difficulté dans nos esprits : nous étions, sans en avoir bien conscience encore, devant le montage du complot dit de la 5e colonne – des éléments vrais, issus de la lecture des correspondances reçues par les accusés, habilement entremêlés aux fausses accusations ajoutées pour induire le peuple en erreur et faire croire à la culpabilité des personnes arrêtées. Machiavélique !

Au fur et à mesure que nous apprenions l’arrestation d’amis que nous savions être au-dessus de tout soupçon, tu mûrissais ta décision de nous faire repartir au plus vite. Quand tu m’en fis part, je te rappelai ce qu’un marabout avait dit à Hadja Rabi quand tu avais 17 ans : que tu épouserais une femme au teint très clair que tu irais chercher très loin et qu’il ne t’arriverait rien de grave tant que cette femme serait près de toi… « Foutaises ! » crias-tu. « Des histoires de bonnes femmes crédules ! ».

Je pleurai et bataillai de mon mieux, quinze jours durant pour te faire revenir sur ta décision. Peine perdue. Tu engageas officiellement le dossier de demande de visa de sortie pour Mme Barry, accompagnée de ses deux enfants, Yasmine et Imran. Le refus ne tarda pas : j’y vis un signe du destin. Mais toi, imperturbable, tu me demandas d’ôter le plus délicatement possible de mon passeport les deux photos des petits, trop visiblement métis, et de représenter le dossier à mon nom de jeune fille, Mme Boissiéras, accompagnée de ses deux enfants de 4 ans et 8 mois (sans indiquer les prénoms trop africains !). J’en frémis de honte, moi la juriste ! Mais cette fois c’est toi qui avais raison et, munie des nécessaires visas de sortie, plus du certificat de non-imposition fiscale, de l’attestation de non-poursuites judiciaires et de la preuve d’achat de mon billet d’avion au service compétent de la Présidence, je quittai donc la Guinée, la mort dans l’âme, 7 mois seulement après y être revenue. Je m’effondrai en pleurant sur le siège dans l’avion. Yasmine me dit en me prenant la main :

« Tu aurais bien voulu que papa vienne avec nous, hein Maman ! »

Tu m’avais dit : « je me donne un an pour vous rejoindre par la voie officielle, à la faveur d’une mission à l’extérieur comme j’en ai une au moins trois fois par an ».

Seulement, voilà : à dater de mon départ, tu n’eus plus aucune occasion de sortir : par trois fois, la police politique raya ton nom de la liste des départs en mission pour les « Affaires Etrangères ». Comme tu étais un homme d’honneur et que tu m’avais donné ta parole, je savais que tu la tiendrais : tu tenterais un départ clandestin… par la brousse, comme quantité de « petits Mamadou » l’avaient fait avant toi !

Mais la réalité fut différente : je l’ai longuement exposée dans mes deux premiers livres . Abdoulaye fut arrêté et avec lui tous ceux qui l’avaient aidé dans sa fuite :

a) El Hadj Alpha Oumar, propriétaire du camion, qui fut libéré au bout de 4 ans. Lorsque Siaka Touré signa le « certificat de grâce présidentielle », il lui demanda :

« Sais-tu pourquoi tu as été arrêté ? »
« Non, Commandant. Personne ne me l’a dit ! Je n’ai d’ailleurs jamais été interrogé. »
« C’est bon ! Dit Siaka. « Tu peux partir. »

b) Camara Modet, directeur du personnel aux Affaires Etrangères, qui avait signé le congé de maladie de son administré ; décédé en détention le 06 août 1974 à 12h40 à Boiro.

c) Yattara Mory Saïdou, dit Champion, administrateur aux Affaires Etrangères, qui avait délivré un passeport diplomatique à mon mari. Lui aussi mourut au camp Boiro, le 25 septembre 1975.

Chaque fois que je rencontre ces deux mères de famille, veuves par ma faute et celle d’Abdoulaye, je me sens coupable…

Après la prison de Beyla, mon mari fut emmené au camp militaire de Kankan où, sur ordre de Toumany Sangaré (venu exprès en hélicoptère de Conakry), il fut sauvagement torturé par un infirmier militaire qui, m’a-t-on expliqué, s’acharnait avec grand plaisir sur les Peuls. Ordre fut donné de le transférer ensuite à Boiro mais j’appris des années plus tard qu’Abdoulaye mourut en cours de route, à 1800 m de l’entrée de Tokounou. Je n’ai su la vérité qu’en 1986 – soit 14 ans plus tard – et trouvé l’endroit exact de sa sépulture qu’après une longue enquête. Ils étaient quatre à l’enterrer : le gendarme Camara Amara, dit Bembeya, l’un des sept gendarmes détachés au service de Siaka Touré, commandant-en-chef des camps Boiro, pour les transfèrements d’un camp à l’autre, le chauffeur de la jeep et un milicien, tous les trois sous la direction du militaire Jean-Kolipé Lamah, devenu après Sékou ministre de la Santé, puis de la Justice ! Je l’ai raconté dans « Chroniques de Guinée »
J’ai retrouvé les traces de l’infirmier militaire qui s’est acharné sur mon mari, notamment sur son visage et ses parties sensibles. Je connais son nom. Il habite Kouroussa et est grabataire depuis une quinzaine d’années. J’ai souvent eu envie d’aller le voir pour tester ma capacité à pardonner : je suis chrétienne et dois pardonner le mal qu’on me fait ! Mais mes enfants s’y sont farouchement opposés, Sonna m’a même dit que je risque d’avoir pitié de lui et de lui faire livrer un fauteuil roulant de Guinée-Solidarité pour qu’il puisse se faire conduire à la mosquée le vendredi ! Outre tester ma capacité de pardon, j’aurais aimé savoir pourquoi il s’acharnait particulièrement sur les Peuls qui lui passaient entre les mains et sa gégène …
J’ai donc acheté le terrain où se trouve la sépulture, fait aménager sa tombe et posé avec l’accord des sages du village la plaque ci-dessous.

Photo de la plaque de marbre

Je suis allée avec mes enfants faire les sacrifices et lectures du Coran à Timbo, village de naissance d’Abdoulaye, et à Tokounou-village de son décès. Mon ONG a assisté l’école primaire, le collège, le lycée et le poste de santé du village et j’ai fait chaque année pendant 15 ans le voyage en Haute-Guinée pour prier sur la tombe qu’entretenait pieusement un vieil ami du village, Mawdo Kindia. Jusqu’au jour où, arrivant sur place, je constatai avec épouvante que la tombe, le muret alentour et la plaque commémorative avaient été vandalisés à coups de marteau : tout était en miettes ! Tout ça parce que l’entreprise Rio Tinto avait fait dans toute la sous-préfecture des séances de sensibilisation expliquant que si la voie ferrée du Simandou traversait leur terrain ou abîmait leur case, ils recevraient une indemnisation… J’ai alors décidé de venir chercher les restes d’Abdoulaye pour les transférer dans mon jardin à Conakry. Et de faire don du terrain à la commune de Tokounou.

Une grande respiration de la terre et un soupir de l’ombre du corps d’Abdoulaye !

Tokounou, 13 octobre 2015

Les jeunes excavateurs – 15 et 16 ans, fils d’un doyen des lieux, Mawdo Kindia – ont d’abord enlevé la couche superficielle de terre, puis ont atteint une cinquantaine de grosses pierres, celles que les « enterreurs » à la sauvette posaient invariablement sur les cadavres de détenus, de fosses communes ou individuelles.

« Elles ne sont pas là par hasard, ces pierres », me dit Abbas (rescapé de 7 ans de Boiro), « c’est la preuve qu’il y a bien eu là un détenu enterré ».

La pierraille enlevée, les deux jeunes commencent l’un à piocher et l’autre à enlever rapidement la terre jaune et sèche de la savane. Puis, d’un seul coup, la terre devient noire et grasse. Abbas explique que l’on atteint maintenant l’ombre du corps, lequel s’est décomposé très vite. D’abord avec l’aide des fourmis qui attaquent les chairs, ensuite avec les vers qui continuent le travail, même sur les os. On demande aux jeunes d’y aller moins fort, plus prudemment et d’entasser sur le côté du terrain cette terre noire. Je sors les petits outils de jardinage sur balcon apportés pour travailler « en archéologue », y compris une brosse pour ôter la terre de sur les os. Mais la couche de terre noire est épaisse et … pas la moindre trace d’ossements.

Je m’affole :

« Allons à une extrémité, celle où peut se trouver le crâne que je recherche ».

On dégage le tiers supérieur de la sépulture et on continue à creuser prudemment. On est à 40 cm au-dessous des grosses pierres, mesure quelqu’un avec une branchette.
Mais non seulement il n’y a pas trace d’ossement, mais apparaissent des sortes de gravillons clairs qui prouvent que l’ombre du corps n’est plus là. Plus de couche de terre grasse. Donc tout le corps s’est délité, a disparu, s’est fondu dans la terre.

Je me révolte :

« Mais dans les charniers de Franco datant de plus de 70 ans, on a bien retrouvé les ossements des antifranquistes ! Et ici, 43 ans après, il n’y aurait plus rien ? Impossible. On a même retrouvé des os de mammouths morts depuis des milliers d’années. Continuez à creuser ! »

Godfrid m’explique patiemment que le climat sous les tropiques n’a rien à voir avec le climat de l’Europe ou du désert et que les grosses pluies font pourrir très vite les choses et les gens.
D’accord, mais je demande quand même aux jeunes de rajouter 5 cm de profondeur.
Mais, c’est peine perdue, la terre devient de plus en plus claire.
Abbas dit qu’on va emporter de la terre grasse où reposait le corps. Je me souviens que l’imam de Kipé m’avait dit :

  • Après tant d’années, vous risquez de ne pas retrouver grand-chose. Alors vous mettrez de la terre ombre du corps dans le linceul, c’est ce qu’on enterrera dans votre jardin.
    Godfrid et Abbas tiennent le grand sac dans lequel les jeunes jettent de grandes pelletées de la terre noire entassée. Moi je m’obstine à chercher la trace d’un bout d’os rescapé, cela me suffirait amplement à présent. Mais rien ! Et mon entêtement me fait rater ce que les deux porteurs du sac m’ont raconté ensuite.
    D’abord Godfrid, qui me dit avoir assisté pour la 1ère fois de sa vie à un phénomène bizarre : « Dans les deux dernières pelletées envoyées, il y a eu comme une grande respiration de la terre », me dit-il.
    Mais je pense que Godfrid, Béninois, voit des morts-vivants partout et j’oublie.

Cependant, une heure plus tard, Abbas (70 ans), me dit :

« Tu sais, j’ai vu quelque chose qui m’a étonné : à la dernière pelletée de terre, il y a eu comme une grande inspiration d’une poitrine qui se gonfle et la terre a exhalé un grand soupir… »

Et lui, je l’ai cru, car c’est un imam et un sage. Et j’ai bien regretté d’avoir manqué ça.

Pourtant, après cette douloureuse opération, je dois me contenter de cela : Un soupir de l’ombre du corps d’Abdoulaye, c’est tout et, paradoxalement, cela m’a fait du bien de le savoir et de le penser.
On a donc placé le sac de terre dans la boîte de 1 m de long que j’avais emportée. En enroulant toutefois le sac dans le linceul.

Lors d’une émouvante cérémonie – en présence du premier imam de Kipé-Dadia, et du père Apollinaire Cécé Kolié, les restes de mon mari ont été déposés au fond du jardin qu’il avait choisi pour y faire vivre sa famille. J’ai demandé à être enterrée à côté de lui, le moment venu
J’ai donc le triste privilège d’être la seule veuve de Guinée à avoir la tombe de son mari disparu politique chez elle.

Photo de la tombe à Kipé

Tu sais, Modi-an, j’aime te savoir enfin chez toi, chez nous, dans le jardin de la maison que nous voulions construire ensemble pour l’habiter avec nos enfants. Te savoir près de moi me réchauffe le cœur et me donne le courage de continuer le combat pour d’autres disparus.
Et je me rends bien compte de la chance que j’ai eue dans notre malheur : ta sépulture provisoire n’avait heureusement rien d’une fosse commune – de celles qui déshonorent toutes les régions du pays. D’autres veuves de disparus disent qu’elles vont venir prier pour leur mari sur la tombe du mien car elles sont « jalouses » de la chance que j’ai eue…et respectueuses du symbole fort que ces prières représentent.

Nadine Barry, épouse de Abdoulaye Barry

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