Monde Non classé

Dr Boubacar Doumba Diallo Un homme universel Par Alpha Sidoux Barry

La stupeur et la consternation qui ont accueilli l’annonce du décès du Dr Boubacar Doumba Diallo se sont quelque peu estompées et ont laissé la place à une certaine sérénité qui permet à présent de dresser le portrait de cet homme exceptionnel qui a marqué son époque.

Professeur émérite de mathématiques à l’université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan, Dr Boubacar Doumba Diallo est décédé le dimanche 22 novembre 2020 à 23h15 à la Polyclinique internationale sainte Anne-Marie de Cocody à Abidjan en Côte d’Ivoire, à l’âge de 79 ans. Musulman pratiquant, il a été inhumé le mercredi suivant au grand cimetière de Williamsville au nord de la capitale ivoirienne.

Cet esprit brillantissime est le produit de la rencontre entre une intelligence hors du commun et des formateurs de haut niveau.

Né le 25 Décembre 1941 à Pita en Moyenne Guinée, il a eu la chance, dès l’école primaire de Télimélé, la ville voisine, de trouver sur son chemin des enseignants de grande classe qui ont su graver dans son esprit les fondements scientifiques de la connaissance.

Ce furent notamment M. Léon Maka, futur président de l’Assemblée nationale guinéenne, et M. Casabianca, qui fut aussi le maître d’une autre grande figure guinéenne, Saïfoulaye Diallo.

Au Lycée classique de Donka à Conakry, il a été l’un des heureux bénéficiaires des cours du physicien nigérien, M. Abdou Moumouni, et de l’homme de lettres haïtien, M. Bance. Tandis qu’au lycée classique et moderne de Labé, il a croisé la route de Raymond Dusser, qui a introduit les mathématiques modernes en Guinée, notamment la théorie des ensembles, de Saïdou Maléah Diallo, professeur de physique-chimie, et de Camille Souyris, son professeur de français agrégé de grammaire et poète, futur doyen de la faculté des lettres de l’université de Dakar. Le philosophe sénégalais Amsata Sarr lui a fait passer l’oral au baccalauréat.

Tous ces intellectuels engagés étaient venus, de leur plein gré, aider la Guinée lorsque la France a décidé de retirer son assistance technique dès l’accession du pays à l’indépendance en 1958.

Une intelligence remarquable a rencontré d’éminents maîtres. Résultat, Boubacar Doumba Diallo est classé premier de la Guinée à l’examen du baccalauréat, série Mathématiques, avec la mention la plus élevée. Il en sera ainsi durant tout son cursus universitaire.

Nous sommes en juin 1960. La Guinée est indépendante depuis deux ans. Les meilleurs bacheliers bénéficient d’une bourse universitaire en France. Bien évidemment, Boubacar Doumba Diallo est aux premières loges.

Il est admis dans les classes préparatoires aux grandes écoles du Lycée Saint Louis à Paris. Mais, faute de place à l’internat, il préfère s’inscrire à l’université de Clermont Ferrand.

Une fois la licence de maths en poche au terme de l’année universitaire 1963, il a voulu intégrer la fameuse Ecole des mines de Paris. Mais, pour cela, il fallait le parrainage des autorités de Conakry qu’il n’obtiendra pas. Les étudiants guinéens, qui avaient manifesté leur désapprobation des arrestations arbitraires lors du « complot des enseignants » en 1961, n’étaient plus en odeur de sainteté.

Boubacar Doumba (du nom de son village d’origine) débarque à Conakry pour tenter d’obtenir ce fameux viatique. Il est retenu et inscrit d’office à la faculté de géologie-mines de l’Institut Polytechnique de Conakry (IPC), la première université du pays qui venait d’ouvrir ses portes.

Mais il n’en a pas renoncé pour autant à poursuivre ses études en France. Durant les congés de février 1964, il s’enfuit par la Sierra Leone, passe par le Liberia puis la Côte d’Ivoire et regagne la France. Il mène ses études de mathématiques jusqu’au DEA, le Diplôme d’études approfondies, et sera prof de maths successivement dans plusieurs lycées à Lyon.

Refusant les aléas de l’exil, il rentre en 1969 en Guinée. Il est affecté comme professeur de maths à la faculté des sciences de l’IPC, qui sera baptisé l’année suivante du nom de Gamal Abdel Nasser, à la mort le 28 septembre 1970 (coïncidence avec la date historique du 28 septembre 1958) du grand leader nationaliste égyptien.

Etudiant à l’IPC à l’époque, nous observions attentivement Boubacar Doumba. Nous voyions se forger sa réputation d’éminent mathématicien. Mais nous craignions pour sa sécurité car la Révolution, qui battait son plein, manifestait un ostracisme exacerbé à l’égard des intellectuels.

Il obtient malgré tout une bourse d’études pour l’Union soviétique en décembre 1972. Il passera cinq ans à l’université d’Etat de Leningrad (actuelle Saint Petersburg), se spécialisant dans les statistiques et les probabilités. Parcours couronné par le doctorat d’Etat en 1977. Le voilà de retour à l’IPC Gamal Abdel Nasser où il reprend l’enseignement des mathématiques.

Chemin faisant à Conakry, il connaît une grande notoriété et suscite l’admiration dans les milieux intellectuels. Mamady Kéïta, ministre de l’Education nationale le suit de près et l’amène de temps en temps rencontrer Sékou Touré. Venu lui présenter les vœux de nouvel an, le 1er janvier 1979, il entend celui-ci déclarer : « Mamady, tu n’as rien fait pour aider Boubacar, s’il quitte le pays, ce sera de ta faute. » Le président guinéen ne se faisait pas d’illusion sur son propre régime. C’est comme s’il lisait dans la pensée de Boubacar Doumba.

A la fin de l’année, Boubacar s’embarque et prend la direction du Sénégal. Arrivé à la frontière, il entend à la radio la lecture du décret le nommant directeur général de l’Ecole normale supérieure (ENS) de Manéah. Il n’en continue pas moins sa route.

A Dakar, il découvre une annonce par voie de presse demandant un spécialiste en économie mathématique pour l’université d’Abidjan. Il se présente à l’ambassade ivoirienne qui l’achemine en Côte d’Ivoire.

Il se fait une solide réputation de mathématicien au pays éburnéen. Au fil des ans, il va collaborer dans divers établissements d’enseignement supérieur, outre l’université nationale Félix Houphouët-Boigny, comme l’Ecole normale supérieure (ENS), l’Ecole nouvelle supérieure d’ingénieurs et de technologie (Ensit), l’Université méthodiste de Côte d’Ivoire (Umeci) et l’Université Nangui Abrogoua d’Abobo-Adjamé.

Jeune étudiant en France, Boubacar Doumba Diallo avait été très tôt un militant politique. Initié au marxisme-léninisme, il avait adhéré à la branche radicale de celui-ci, le maoïsme. En mai 1968, il avait participé aux barricades lors de la révolte des étudiants et des syndicats de travailleurs.

Il fut expulsé vers l’Italie avec d’autres étudiants dont Bana Sidibé, futur ministre dans le gouvernement du président Lansana Conté. Il continuera son engagement politique avec d’autres camarades guinéens comme ses aînés Alpha Ibrahima Sow et Alpha Condé.

En Côte d’Ivoire, il milite au sein de la cellule de réflexion dénommée Forum démocratique de Guinée, le Fodeg, qui rassemble des cadres et des étudiants d’origine guinéenne, et en devient l’un des principaux animateurs. Objectif : mettre sur pied un vaste mouvement politique destiné à lutter pour l’instauration de la démocratie en Guinée.

A partir de 1990, le vent du multipartisme souffle sur le continent africain. Des compatriotes déterminés, engagés, vivant les uns en Europe (France, Allemagne, Grande Bretagne) et les autres en Afrique (Guinée, Côte d’Ivoire, Cameroun et Gabon) décident de créer un parti politique dénommé Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG).

Un jeune cadre, Bah Oury, est choisi pour l’implanter en Guinée tandis que la section ivoirienne du parti est menée par Boubacar Doumba Diallo et animée par des compatriotes comme El Hadj Fodé Mamoudou Touré, Thierno Oumar Sow, Mody Bacar Barry et Amadou Sadio Bah.

En septembre 1991, plusieurs formations politiques se réunissent en congrès à Conakry pour fusionner et créer un grand parti, sans aucune distinction régionale ou ethnique. Ce sont : l’UFDG dirigé par Bah Oury, le Fodeg (Côte d’Ivoire) conduit par Boubacar Doumba Diallo, le Parti de l’unité et de la renaissance (PUR) du professeur Alpha Ibrahima Sow basé en France et l’Union des forces patriotiques (UFP) de Baadicko Bah au Cameroun.

Présidé par Boubacar Doumba Diallo, le congrès entérine la création du parti politique qui est dénommé Union des forces démocratiques (UFD).

Au terme de houleuses controverses, Bah Oury est porté à la tête de l’UFD, surtout parce qu’il réside sur le terrain en Guinée. Il est assisté de trois secrétaires généraux : Boubacar Doumba Diallo (Côte d’Ivoire), le médecin Bakary Diakité (France) et Baadicko Bah (Cameroun).

Mais l’échafaudage ne tiendra pas longtemps, chaque formation reprenant progressivement son autonomie tout en gardant la dénomination générique UFD, à l’exception de la formation de Bah Oury qui redevient UFDG. Celui-ci n’avait accepté le regroupement que du bout des lèvres et tenait à voler de ses propres ailes.

De retour en Côte d’Ivoire, Boubacar Doumba continue de se battre en tant que secrétaire général de l’UFD pour implanter le parti partout où se trouve la communauté guinéenne. Dans sa Peugeot 205, il sillonne le pays, allant jusqu’en Guinée Forestière à Lola et à N’Zérékoré, ses tournées durant quelquefois jusqu’à deux semaines d’affilée.

Homme de conviction et militant de gauche, Boubacar Doumba n’avait qu’une parole et ne ménageait aucun effort dans la lutte politique, soutenu en cela par son épouse, Hadja Safiatou, sage-femme de profession, de la grande famille Thiam de Kindia. Que de réunions, de rencontres et de nuits blanches se sont tenues à leur domicile de la Riviera Golf d’Abidjan !

Boubacar Doumba fut déçu et amer lorsqu’il apprit que le professeur (un vrai professeur celui-là !) Alpha Ibrahima Sow avait accepté d’être le directeur de campagne d’Alpha Condé à l’élection présidentielle de décembre 1993. Il s’est senti trahi car il n’avait jamais accepté de s’allier à Condé, pressentant que celui-ci conduirait inéluctablement la Guinée vers la dictature s’il arrivait au pouvoir. La section ivoirienne de l’UFD démissionna de la direction centrale du parti et se désolidarisa du professeur Alpha Ibrahima Sow. L’histoire lui donnera raison une décennie plus tard. Il continuera de se battre contre vents et marées pour l’instauration de l’Etat de droit en Guinée.

Boubacar Doumba était d’une grande modestie. Il n’a jamais accepté d’autre titre honorifique que celui de Doyen qu’on lui donnait affectueusement, non pas pour son âge mais pour ses connaissances encyclopédiques dans tous les domaines du savoir.

Loin du costume-cravate, il portait toujours une simple tunique. A la manière de ces intellectuels d’Afrique anglophone qui ne paient pas de mine mais savent vous parler un anglais oxfordien.

Boubacar avait de qui tenir. Son père, Mamadou Bobo Diallo, s’était illustré sur les champs de bataille au cours de la Seconde Guerre mondiale dans l’armée française jusqu’à se hisser au grade de capitaine. L’officier séjournera dans les casernes militaires de plusieurs pays comme le Maroc ou Djibouti. Son nom est encore dans la mémoire de ses concitoyens dans toutes les contrées environnantes de Doumba, son village natal.

La mère de Boubacar Doumba, Hadja Tata Sako, d’origine Sarakolé, authentique Haali-poular, l’a initié à la culture mandingue et l’amènera à servir de trait d’union entre celle-ci et la culture peule. Ses origines familiales, sa formation et son engagement politique ont fait de lui un homme universel.

Il a fondé une grande famille. D’un premier mariage avec Dr Mariama Séïdi Barry, médecin de profession, aujourd’hui décédée, il a eu quatre filles : Koudéja née à Moscou, Diénabou et les jumelles (un signe du destin) Assiatou et Aïssatou. A Abidjan, il a épousé Safiatou Thiam, sage-femme de son état, qui lui a donné quatre enfants : Mohamed Bobo, porte le nom de son propre père, Oummoul Khaïrati, Halimatou et Cheick Hamidou.

Mohamed Bobo a suivi les traces de son illustre père. Il a réalisé, le 7 mars 2013, une performance exceptionnelle en présentant une thèse pour le doctorat en informatique à l’Université de Paris-VI entièrement rédigée et soutenue en anglais avec la mention « Très honorable ». Comme son père, il enseigne aujourd’hui à l’université Félix Houphouët-Boigny.

Boubacar Doumba, qui a battu des records, a eu dans son escarcelle un autre titre de gloire. Sa fille, Halimatou Diallo, a été couronnée Miss Guinée en 2014 et a participé au concours Miss monde la même année.

Sa modestie n’avait d’égale que son humilité. De retour de la Mecque en 1997 où il était allé accomplir l’obligation sacrée du Hadj, il reçut chez lui à la Riviera Golf une cohorte d’oulémas et de sages érudits venus le saluer. L’assistance fut saisie d’admiration lorsque Boubacar Doumba répondit par de longues tirades coraniques et de douas tirés de la plus pure tradition sunnite.

Dr Boubacar Doumba Diallo quitte ce monde en laissant parmi ses concitoyens le souvenir impérissable d’un maître en sciences, d’un militant infatigable de la cause guinéenne, d’un fervent musulman et d’un homme exemplaire.

Alpha Sidoux Barry

Président de Conseil & Communication International (C&CI)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *