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Le peuple de Guinée, otage d’un État failli (cinquième partie) : L’arrogance du pouvoir

La notion d’optimisme en matière de développement perd tout son sens lorsque les principes qui gouvernent les rapports entre l’exécutif et les gouvernés sont mis à l’épreuve. Notre pays en est un exemple illustratif à cet égard. Ce phénomène se pose avec une acuité sans précédent depuis l’avènement de Alpha Condé au pouvoir. Chef d’État sans empathie, nos émotions, nos désirs et nos valeurs sont le dernier de ses soucis. Ne se reconnaissant pas dans la culture guinéenne, il n’hésite pas à nous faire massacrer, à brader nos ressources, et à assister, avec indifférence et mépris pour le peuple, à la spoliation des deniers publics. La reconduction de Mme Zénab Nabaya Dramé dans le nouveau gouvernement est symptomatique de l’arrogance de ce régime. Au-delà de son caractère antirépublicain, cette nomination est une preuve supplémentaire du mépris que Alpha Condé voue aux populations guinéennes, même si par ailleurs un citoyen est présumé innocent jusqu’à preuve du contraire.

Ordinairement, les populations qui se laissent berner par sa rhétorique quotidienne trompeuse sont les moins lotis du pays, en termes de bienêtre social, et elles le resteront tant qu’elles ne s’inscriront pas dans une dynamique de défiance des ignominieuses réflexes d’un exécutif réfractaire. Par exemple, s’il est communément admis que les exigences de transparence des finances publiques et de prévisibilité de l’action gouvernementale relèvent de la valeur publique de la fonction de serviteur de l’État, la réalité prouve tout le contraire dans le cas particulier de la Guinée. La gestion opaque et inefficace du patrimoine national, couplée avec la facture anormalement salée de la réalisation des grands projets hydroélectriques, revêt une dimension à la fois qualitative et quantitative des investissements privés, qui se traduit par la faible fiabilité des infrastructures publiques, au profit de la double influence de l’avidité et de la cupidité des parties prenantes.

Cela a pour conséquence d’assécher les finances publiques, de repousser les perspectives de valorisation des ressources présentes sur le territoire national, et d’assombrir nos espoirs de développement. Sans compter qu’à ce rythme effréné de l’exploitation des gisements miniers, la demande d’énergie dans ce secteur risque de dépasser celle de l’économie. C’est pourquoi la contribution des multinationales du secteur minier aux objectifs d’électrification et de transformation structurelle du pays doit figurer parmi les axes stratégiques de la négociation des contrats, car elle est une condition nécessaire à l’atteinte des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD). Faute de quoi, le cout anormalement élevé de la réalisation des infrastructures publiques risque de constituer un énorme gouffre financier pour la Guinée et par ricochet hypothéquer l’avenir des générations futures. La mise en place d’une politique énergétique plus responsable, alliant les avantages des barrages moyens (moins couteux et plus opérationnels), l’énergie solaire et les micros centraux auraient été préférables.

Afin de répondre à des objectifs de compétitivité, l’État doit promouvoir l’investissement dans les processus de production en recourant, notamment, à l’épargne ou au financement participatif, le financement monétaire pouvant provoquer des mécanismes inflationnistes. Toutefois, à l’heure de la libéralisation des mouvements de capitaux, le financement intermédié, bien structuré, peut-être un moyen efficace pour accélérer les projets d’investissement stratégique. Dans le modèle de croissance endogène, la « règle d’or » des finances publiques autorise les déficits budgétaires non discrétionnaires, soutiennent Minea et Villieu (2008) dans « Faut-il financer l’investissement public par l’emprunt (*) ». Une étude économétrique réalisée par Ltaief et Leila, en 2014, vient corroborer ce postulat en confirmant « l’existence d’un effet d’incitation du déficit et de la dette publique à la croissance économique (**) ».

On entend par dépenses publiques non discrétionnaires, par opposition aux dépenses discrétionnaires (ou non contingentes), les dépenses publiques qui peuvent renforcer le dynamisme économique à court et moyen terme grâce à l’augmentation de la croissance et de la consommation qu’elles permettent. Un État ne pourrait faire le choix de l’industrialisation responsable ou mettre en place une politique de substitution aux importations, visant à minimiser la dépendance à l’égard de l’extérieur et les chocs qui en résultent, sans recourir à un emprunt optimisé pour la circonstance. Cela sous-entend que la bonne dette est celle qui est utilisée à bon escient et qui peut être remboursée sans sacrifier la dignité du peuple ou hypothéquer « la puissance nationale ». Malheureusement, une partie de la dette publique guinéenne est exfiltrée, via des circuits occultes, pendant qu’une autre est affectée à l’achat de biens d’équipement des multinationales, ce qui contribue au phénomène de déséquilibres persistants de la balance des paiements.

Lorsqu’une économie devient tributaire de l’étranger, l’inflation induite par la faible compétitivité-prix des produits locaux exacerbe le déficit de la balance courante sous l’effet de l’élasticité-prix de la demande, le prix des produits importés étant généralement moins sensible aux prix des produits domestiques. Une économie paysanne ne peut pas résister à ces aléas surtout que l’inflation affecte disproportionnellement les populations les plus démunies et les fermiers qui n’arrivent pas à vendre leur production. En outre, l’expérience sur le terrain montre qu’en Guinée, la majorité des infrastructures publiques financées par la dette sont refaites mille-et-une fois sur fond de corruption et de clientélisme au péril des objectifs de stabilité budgétaire. Par ce même procédé opaque de gestion des deniers publics sur fond d’allocation inefficiente de ressources et de dédoublage de travaux mal exécutés à la base, les fonds alloués pour l’assainissement de la ville de Conakry suivent un parcours obscur.

Globalement, la gestion inefficace des projets, associée à l’absence d’une évaluation cohérente des politiques publiques, explique, en partie, le différentiel de développement entre les pays dits développés et les pays africains pauvres, mais richement dotés en ressources naturelles. L’enseignement, qui peut en être tiré, est que tant que nous resterons dans l’ignorance complète, nos gouvernants et leurs amis continueront à nous dépouiller et à nous maintenir dans la servitude. La dette publique, contractée pour masquer l’incompétence des dirigeants guinéens en matière de mobilisation des ressources, et les investissements miniers prédateurs s’inscrivent dans ce cadre.

(*) Minea et Villieu (2008). « Faut-il financer l’investissement public par l’emprunt ». Revue économique, Vol. 59, No. 1, Jan. 2008, pp. 5-32). Disponible à l’adresse suivante : https://www.cairn.info/revue-economique-2008-1-page-5.htm

(**) : Ben Ltaief, Leila, 2014. « Dette publique et croissance économique : investigation empirique pour la zone euro, l’Union européenne et les pays avancés, » L’Actualité Economique, Société Canadienne de Science Economique, vol. 90(2), pages 79-103, Juin. Article disponible à l’adresse suivante : https://www.erudit.org/fr/revues/ae/2014-v90-n2-ae01650/1027973ar/0

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