Guinee

Mamadou Bah Baadiko, président de l’UFD : «…la non-participation à ces élections comble les vœux du pouvoir »


Dans cet entretien qu’il a accordé à votre hebdomadaire, le président l’Union des forces démocratiques (UFD) ne va pas du dos de la cuillère pour justifier sa participation aux élections législatives. Par ailleurs, Mamadou Bah Baadiko souligne que même s’il y a couplage referendum et législatives, son parti va continuer la bataille pour empêcher le RPG/AEC d’imposer au peuple de Guinée une assemblée monocolore…Lisez !0L’Indépendant : Finalement vous avez décidé d’aller aux élections. Qu’est ce qui a motivé cette décision?
Mamadou Bah Baadiko : Notre motivation pour aller à ces élections, malgré le manque de transparence et l’absence de toute garantie de crédibilité, découle de plusieurs facteurs. Tout d’abord, la vocation d’un parti politique est d’aller aux élections pour mesurer son influence dans la population et pour participer à la gestion des affaires publiques. Dans un système qui se veut démocratique comme le prétend le nôtre, le boycott n’est pas une option normale. D’autant plus que ce n’est pas la participation ou non d’un ou de plusieurs partis qui détermine la légitimité ou la validité d’une élection. Dès sa légalisation en avril 1992, notre parti avait décidé de ne participer à aucune élection, tant qu’une Conférence nationale Vérité Justice et réconciliation ne serait pas tenue, après le Coup d’Etat du 3 avril 1984 qui a mis fin au règne de 26 années de dictature sanglante du Parti-Etat du PDG. Ce n’est qu’en 2005 que nous avons participé pour la première fois à des élections (Elections communales de décembre 2005). La leçon a donc été durement apprise : le boycott ne paie pas. A présent, nous avons estimé que le contexte est encore plus périlleux : après 9 ans de domination du pouvoir du RPG dirigé par l’actuel chef de l’Etat Alpha Condé qui a achevé de détruire la Guinée et qui a aggravé tous les maux dont souffrait le pays, le système cherche rien de moins que de se perpétuer en confisquant les libertés et en nous ramenant au parti unique de sinistre mémoire. Et nous remarquons d’ailleurs que cette tendance de retour aux dictatures éculées des années 1960 à 1990 n’est pas un phénomène isolé à la Guinée. Beaucoup de pays, particulièrement francophones sont sur ce dangereux chemin. Il est donc de notre devoir de ne pas accepter cette régression, ce retour vers les ténèbres de la dictature du parti unique. Nous nous préparions à participer à ces législatives depuis 2018 après les communales. Et nous avons décidé de ne pas boycotter, convaincus par ailleurs que la non-participation à ces élections comble les vœux du pouvoir qui a tout fait pour cela.
Le Conseil des ministres appelle le président de la République a fixé une date pour le référendum. S’’il y a couplage avec les législatives, est-ce que votre parti prendra part aux élections?
Je ne crois pas que le président Alpha Condé avait besoin de la supplique ou de l’injonction de ses ministres pour continuer la mise en route de son projet de changement de Constitution lui ouvrant la voie à un troisième mandat illégal. Depuis bientôt deux ans il s’y préparait. Le coup d’envoi avait été lancé il y a plus d’un an par l’Ambassadeur russe en Guinée, M. Alexandre BREGADZE. Depuis cette époque et malgré les manifestations de protestation et la réprobation générale en Guinée et dans la communauté africaine et internationale, il n’a pas reculé dans son projet de troisième mandat ou quelque chose de similaire. Ainsi, dans sa manœuvre, il a sciemment bloqué les élections législatives devant renouveler le mandat échu des députés. Avec cette annonce tardive du couplage des élections législatives et du référendum, on a la preuve palpable que le retard des élections législatives était bien programmé, en violation flagrante de la loi. Et nous trouvons dommage qu’à l’époque, personne parmi les intéressés – les députés – n’avait flairé le piège qui se referme ainsi sur eux. Malgré la caution prohibitive fixée et les problèmes avec l’Administration qui n’existe presque plus, nous avons déposé notre candidature à ces élections. Le rajout après coup d’un référendum frauduleux à ces élections législatives relève du brigandage politique. En l’absence de toute disposition légale permettant à un parti candidat de se retirer, nous avons décidé de continuer la bataille pour empêcher le parti au pouvoir d’imposer au peuple de Guinée une assemblée monocolore, ou à sa dévotion. Des 33 partis candidats, nous sommes le seul véritable parti d’opposition, c’est-à-dire totalement indépendant du pouvoir et décidé à lutter contre sa politique. Et comme nous vous le disions, nous sommes le plus vieux parti d’opposition aujourd’hui sur la scène politique guinéenne.
Au Fndc, on parle de traîtrise de la part des partis de l’opposition qui ont décidé d’aller à ces élections. Que répondez-vous?
Nous travaillons avec le FNDC dans le cadre de la lutte contre le troisième mandat illégal pour le président sortant Alpha Condé. C’est sur cette base que nous travaillons ensemble avec toutes les entités qui y sont. Le FNDC n’a donc pas vocation à donner des consignes aux partis politiques en matière d’élections. Quant aux partis politiques membres du FNDC, il n’existe à notre connaissance aucun accord politique entre eux interdisant à un parti de se présenter ou non à une élection. Nous rejetons donc énergiquement cette accusation de traitrise. Ne pas être d’accord sur tel ou tel point avec un parti membre du FNDC ne peut en aucun cas être assimilé à une traitrise. Nous sommes souverains. Le seul parti avec lequel nous avons un accord politique de principe, c’est le RGD de Maître Kabele CAMARA. Cet accord donne la liberté de choix à chaque parti d’aller ou non à ces élections.
Des partis politiques auraient reçu des fonds de Sékhoutoureya pour s’engager dans la course. Est-ce votre cas ?
Vous êtes bien modeste et prudent en parlant au conditionnel sur ces partis satellites ou partis fantoches financés par le pouvoir pour remplir les bulletins de vote de cette élection. En ma connaissance, en dehors de l’UFD, on compterait sur les doigts d’une main les partis ayant financé eux-mêmes la caution faramineuse exigée pour participer au scrutin. Les visites plus ou moins nocturnes au palais présidentiel de responsables de partis sont assez éloquents à cet égard. Quant à nous, je vous le répète, nous n’avons eu aucun contact ni aucune aide du pouvoir pour payer notre caution. Nos principes défendus depuis que nous luttons pour la démocratie en Guinée et pour la renaissance de l’Afrique ne sont pas monnayables. La fixation de la caution à ce niveau prohibitif montre bien qu’il y a derrière le projet d’instaurer le parti unique en Guinée. Les élections sont réservées au pouvoir et à ces complices. La CENI dans cette affaire a montré une fois de plus qu’elle est totalement dépendante du palais présidentiel qui ne lui laisse aucune autonomie, à plus forte raison l’indépendance, même de façade.
Est ce que l’UFD a des candidats au scrutin uninominal, notamment à Labé?
Dans notre projet initial, nous devrions être présents dans 12 circonscriptions uninominales. Malheureusement, avec le montant faramineux de la caution, nous n’avons pu être présents que dans 3 circonscriptions où nous avons de très bonnes chances de l’emporter :
LABE, DALABA ET KISSIDOUGOU.
Les grands poids de l’opposition, dont l’UFDG et l’UFR ne prendront pas part à ces élections, accusant la CENI de préparer une mascarade électorale. Quel est votre point de vue?
Il est très important que nous n’ayons pas une courte mémoire. Depuis l’instauration du multipartisme avec la Loi Fondamentale de 1990, le pouvoir a toujours organisé des mascarades électorales lui permettant de s’assurer des majorités fictives et bloquer indéfiniment l’alternance démocratique au pouvoir. Nous sommes sortis des majorités soviétiques de 99,9% du Parti-Etat du PDG. Avec le PUP, on est entré dans « la démocratie sans alternance » avec ces élections totalement truquées lorsqu’elles n’ont pas été boycottées par l’opposition. De l’élection présidentielle de 2010 aux législatives de 2013, au « Coup KO » de 2015, aux présentes élections législatives du 16 février 2020, c’est le même système qui se perpétue et qui permet au système de confisquer la souveraineté du peuple. Donc pour nous qui regardons l’histoire de la Guinée dans ce rétroviseur, il n’y a hélas rien de nouveau. Il peut y avoir des nuances mais fondamentalement, c’est le même système, servi pratiquement par les mêmes hommes et femmes dont l’expertise en matière de fraude électorale s’est beaucoup développée. On peut s’étonner que ce soit seulement maintenant que nos amis de l’opposition le découvre.
Propos recueillis à Conakry
le 26 janvier 2020
par Sadio DIALLO

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