Guinee Opinion

Septembre 2009-septembre 2019 Plaidoyer en hommage aux victimes

Chaque mois de septembre, et cela dure depuis dix ans, une boule remue dans mon ventre, tord mes boyaux, me brûle et me donne la bile. Elle m’étripe, fait monter la nausée. Je revois alors l’abominable et l’indicible horreur du 28 septembre 2009 comme si c’était hier.

Et vous Guinéens et Guinéennes, chers compatriotes, avons-nous, les mêmes sensations ? Ressentons-nous la même douleur ? Si oui, tel ne semble pas être le cas de certains de nos politiciens et de la communauté internationale qui ont oublié, zappé les douleurs de 2009. Le tout, dans le mépris de nos martyrs, de leurs âmes bafouées et de leur vie sacrifiée ?

En ce qui me concerne et en ce moment même, résonnent sous mon clavier, les mots de cet appel presque post mortem d’un de mes neveux : « oncle, Dadis est un criminel. Le monde entier doit le savoir. Faites-le savoir » ! 

  J’entends encore le crépitement des armes, les cris et les pleurs qui émanent du stade en ce jour fatidique de ce lundi 28 septembre 2009. Je revois la chasse à mort aux alentours du stade et sur l’autoroute. Je revois les courses poursuite sanglantes à la SIG, à Dixinn, dans l’enceinte de l’université, etc. Me reviennent les images d’une foule en débandade. M’envahissent encore les corps inanimés de nos héros de l’ombre : des images qui n’ont jamais quitté un seul instant ma mémoire. J’espère nos mémoires.

Je me revois, éberlué, regardant défiler brancardiers de la CHR évacuant dans le tohu-bohu certains survivants. Se bousculent encore dans ma tête les scènes d’évacuation de certains leaders rescapés de la tragédie. Peut-on oublier cela ?

 Certes, mais après une demande de pardon franc et sincère. Après que soit rendue une justice équitable permettant d’apaiser l’âme des victimes. Ce pardon est encore possible si les conditions et les préalables sont réunis. Il est nécessaire et incontournable. Il revient juste à l’Etat guinéen d’en assurer la réalisation.

Un procès, nous le savons tous est indispensable si nous voulons chasser les démons d’hier. Des démons dont l’ombre n’a cessé de nous poursuivre car, septembre 2009 ne doit pas non plus faire oublier Boiro, la très sinistre geôle des années PDG.

Seul un procès juste nous éviterait que les descendants des bourreaux d’hier et d’aujourd’hui continuent l’œuvre héritée dans l’arrogance et le mépris comme nous le vivons actuellement.

La Guinée doit rendre justice à toutes ses victimes, de tous les pouvoirs, de toutes les républiques. Elle doit le faire sans rancœur, ni haine ni esprit revanchard. Elle devrait juste s’inscrire dans la droite ligne des pays qui, comme elle, ont traversé des époques dures et sanglantes. L’Afrique du Sud de Mandela, le Rwanda de Kagamé n’ont-ils pas donné l’exemple alors qu’ils ont enduré des pires : apartheid et génocide ?

La Guinée doit emprunter la voie de la réconciliation. Nos leaders doivent en prendre la mesure en cessant les promesses de précampagnes sans lendemain. Ainsi, ils auront montré que tous ensemble nous avons conscience de notre passé, de nos peurs, de nos actes, de nos reniements, de nos rendez-vous manqués pour nous pardonner les uns des autres.

Nous avons tous conscience que rendre justice, c’est libérer moralement les présumés coupables ou donneurs d’ordre ; c’est honorer la mémoire des victimes et apaiser les proches. Alors, osons faire face : face à nous-mêmes ; face aux morts de la cause guinéenne de 1958 à nos jours. Ayons à l’esprit le devenir de notre terroir commun : la Guinée.

De la sorte, nous pourrons redorer nos septembres historiques. Septembre, un mois de nos bonheurs éclatants et de notre fierté. Un mois de gloire qui a mis fin à la domination étrangère et nous a donné l’indépendance. Un mois dont la date a été choisie pour commémorer un autre 28 septembre : celui de 1898.

La justice rendue, nous pourrons fêter septembre de notre dignité recouvrée en y associant tous les évènements historiques. Dès lors, seront effacés les malheurs vécus au cours de ce mois tandis que les souvenirs macabres vont se dissiper à jamais. Dès lors, l’éclat du pardon et de la réconciliation illuminera intensément la Guinée. Notre Guinée qui a porté haut le flambeau de l’Afrique. Et, au-delà, du tiers-monde.

D’ici là, se pose la question de savoir si nous avons le courage, l’esprit patriotique et les sens de l’humain pour affronter les évènements de septembre 2009 : une tache rouge- sang qui a assombri notre histoire. 

L’affirmative n’est pas la plus évidente des réponses car depuis 2009 que s’est-il passé ? Qu’est-ce qui a été fait ? Rien ou presque. Des procès sans cesse annoncés et qui ne se tiennent pas. Des dispositions qui seraient prises sans qu’il n’y ait la plus petite matérialisation. Pire, le capitaine est encore des plus fréquentables alors que les présumés bourreaux ou assassins sont promouvables dans leur corps comme tout autre. Ils sont parmi les hauts placés de l’administration et ont droit aux titres honorifiques. Pourquoi cela ?

Tous les pouvoirs guinéens, de la transition de 2010 à celui d’aujourd’hui, sont restés désespérément muets. Complice de ce mutisme, la cour pénale internationale a, depuis, jugé ou réclamé tous les africains dont le pouvoir a baigné dans le sang sauf le nôtre.

Oubliées par leur pays, les victimes du 28 septembre 2009 sont en voie d’être classées dans les tiroirs de l’histoire et de la cour pénale internationale. Elles ne reviennent dans la mémoire des dirigeants qu’à des fins électoralistes. Des moments où elles font l’objet de toutes sortes de marchandage et de troc.

Au laxisme juridique de la communauté internationale s’ajoute donc le mépris l’État, le nôtre.  Ne nous dit-on pas que « ce qui a attendu 10 ans peut encore attendre » ? Des propos qui montrent que le retard accusé est délibéré.

Pourtant, un État qui oublie ses martyrs en voulant effacer son passé se ment à lui-même. Si lourd soit-il, notre passé reste le nôtre. L’État guinéen doit faire en sorte que nous puissions nous regarder les yeux dans les yeux en rendant justice. Seule la justice efface la haine et accorde le pardon.   

Il ne s’agit nullement de chasse aux sorcières mais de quête de vérité, de rétablissement de droits. Une réparation de la part d’humanité perdue à un moment ou à un autre de l’histoire par certains de nos compatriotes. Des nôtres qui, quoi qu’ils aient fait, restent des Guinéens. Rendre justice, c’est leur rendre service. C’est leur ôter un fardeau.

Face à une communauté internationale en quasi faillite qui ne s’occupe des pays que selon les enjeux et ses intérêts ; face à un pouvoir plus préoccupé de troisième mandat et de  violation de la constitution que de réconcilier le pays, nous devons faire pression sur toute la classe politique guinéenne.

Nous devrions exiger des futures têtes de liste des législatives (dans l’hypothèse qu’elles aient lieu) et aux candidats de 2020 qu’ils fassent non pas la promesse, mais le serment, d’ériger un monument aux martyrs de la démocratie et de la liberté à l’intérieur du stade du 28 septembre.   

Nous ne pouvons s’abriter derrière des raisons politiques ou des barrières ethniques et oublier que des familles souffrent ; que des enfants sont orphelins. Nous ne pouvons ni ne devons passer sous silence les évènements du 28 septembre 2009 qui ont fait des traumatisés à vie, des veuves et des veufs.

Nous devons nous remémorer et ne jamais oublier les survivants : handicapés, éclopés, affectés moralement. Et, sûrement mentalement. Nous devons donc assumer la part de notre histoire, heureuse ou malheureuse.

La réhabilitation des victimes du 28 septembre 2009 tairait les rancœurs et les haines. Ainsi, retrouverons-nous durablement ce qui soude tout peuple et grandit toute nation : l’unité.

D’ici là, souvenons-nous que le temps s’écoule, les jours, mois et années passent. Que celles et ceux qui n’ont bénéficié ni de sépulture ni de justice glissent lentement mais sûrement vers les caveaux de l’histoire.  

Nous avons un devoir. Un et unique devoir : celui de donner à nos martyrs la place qu’ils méritent dans notre mémoire commune.

Dès lors, apaisées, leurs âmes pardonneront nos erreurs et nos fautes. Se réalisera alors le rêve d’une Guinée unie, réconciliée et fraternelle.

Toute chose que je souhaite pour la Guinée, ma terre, notre terre, ma patrie, notre patrie.

Lamarana Petty Diallo               lamaranapetty@yahoo.fr

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