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Un Sans-papiers face au Coronavirus (Par Aliou TALL)

Un Sans-papiers face au Coronavirus (Par Aliou TALL)

Dans le confinement l’altérité s’altère. Le riche, le pauvre, le Blanc, Le Noir, le jeune, le vieillard, le citoyen comme l’étranger Sans-papiers sont tous réduits au minimum vital et à la privation de libertés. Nous subissons pareillement la désocialisation due par la claustration nécessaire. Mais par ces temps de Coronavirus, les relations sociales s’effilochent. Le mot solidarité risque de perdre son sens, malmené par la peur de mourir et l’égoïsme existentiel. Certes, le malheur est collectif. Mais il cache des souffrances invisibles et indicibles. Celles du Sans-papiers qui m’a sollicité ce weekend en font partie.

Avec Coronavirus le Sans papiers a peur des contrôles renforcés.
Ce weekend un africain en situation irrégulière à Paris m’a appelé pour avoir des conseils sur sa situation personnelle. Je m’attendais à des questions d’ordre juridique, mais son inquiétude concernait les effets du Coronavirus sur ses difficultés existentielles, déjà préoccupantes à cause de sa situation administrative. J’ai été frappé par une forte émotion après notre entretien, qui m’a amené à rédiger ce texte pour inviter à la solidarité en faveur des personnes vulnérables, plus fortement affectées par les effets de la quarantaine induite par le Coronavirus dans plusieurs pays. Le Sans-papiers m’a fait savoir qu’avec le confinement à Paris il a peur pour sa survie. Un esprit pressé pourrait dire qu’il exagère, et que tous les parisiens vivent la même angoisse. Mais sa situation administrative le met dans une détresse hors du commun. Il travaille avec une PME dans la plomberie et la serrurerie, et chez des particuliers qui sollicitent ses services pour de petits travaux d’électricité, de peinture et de plomberie. La société avec laquelle il travaille au noir n’a pas arrêté de fonctionner avec le confinement décidé par le gouvernement français. Mais cette semaine il n’a pas pu effectuer les missions de dépannage qui lui ont confiées par son employeur. Il doit prendre les transports pour se rendre chez les clients, et il a peur de se faire contrôler, et qu’on lui demande une pièce d’identité.

Il ne peut pas se prévaloir d’un droit de retrait, ni d’un chômage technique en accord avec son employeur qui connait sa situation administrative, et qui menace de se séparer de lui s’il ne vient pas au travail la semaine prochaine. Parmi les trois immigrés avec qui il partage une chambre de 14m² dans un foyer parisien, deux sont dans la même situation. Ils travaillent au noir comme vendeurs et manutentionnaires dans des marchés. Comme lui, ils ont la trouille de prendre les transports pour se rendre au travail. Ils ont même peur de sortir pour faire des courses alimentaires ou pour laver leurs habits. En plus de la crainte généralisée d’attraper le virus ou de se faire verbaliser, ils ont peur de se retrouver dans un centre de rétention en vue de leur expulsion. L’émotion m’a particulièrement envahi quand le Sans-papiers m’a fait savoir qu’il est le seul soutien de sa famille, que son père est décédé, et que sa mère et ses trois sœurs comptent exclusivement sur ses envois d’argent pour leurs dépenses alimentaires et domestiques. Que, si le Coronavirus perdure avec son confinement, sa subsistance et celle de sa famille risque d’en pâtir.

Avec Coronavirus le Sans-papiers a peur pour sa santé et son logis.
Seule la troisième personne avec qui le Sans-papiers partage la chambre, qui est titulaire du bail, dispose d’un titre de séjour. Ce dernier, qui paye un loyer mensuel de 200 euros après déduction de l’aide au logement, demande à chacun des trois Sans-papiers qu’il héberge de lui verser un loyer mensuel de 200 euros. Bien qu’il soit leur compatriote, il les menace déjà de les mettre dehors si, à cause du confinement, ils ne payent pas leurs loyers. Le Sans-papiers m’a exprimé sa peur de se trouver SDF, et de vivre dans une précarité déshumanisante. Je l’ai rassuré que même s’il n’y a pas eu un contrat écrit avec l’immigré qui l’héberge, la loi considère qu’il y a une convention de fait. De ce fait, son hébergeur ne peut pas l’expulser de son propre chef, unilatéralement. Il l’a hébergé suite à un arrangement, il doit lui demander de partir par un arrangement. Il me semble que la crise sanitaire qui frappe le monde justifie un peu d’humanisme et de solidarité envers les personnes en état de vulnérabilité. Je me suis proposé d’informer son hébergeur sur ce qui dit la loi, notamment sur le fait qu’il risque trois ans de prison et 30 000 euros d’amende s’il oblige le Sans-papiers, par des menaces, des manœuvres ou des voies de fait, à quitter le logement sans passer par les procédures civiles d’exécution et le concours de la force publique. Je lui ai expliqué que même dans le cadre d’un bail résilié devant les tribunaux, aucune personne ne peut faire l’objet d’une expulsion en France, sauf cas exceptionnels, entre le 1er novembre et le 31 mars. Et que cette trêve hivernale, à cause du Coronavirus, est prolongée au moins jusqu’au 31 mai 2020.

La France doit mettre un terme à la promiscuité dans les foyers de migrants africains, en favorisant leur accès aux logements sociaux. Mais les africains doivent mettre fin à leur appétence à la vie communautaire dans les foyers, où ils sont heureux de palabrer à haute voix, et de déguster, ensemble et comme bon leur semble, leur Mafé, leur Thieb, leur Athiéké ou leur Saka-saka. D’autant plus que le prix du mettre carré à la location est plus cher dans ces foyers que dans la plupart des quartiers parisiens. Si le foyer fut autrefois une solution pratique pour héberger temporairement la main-d’œuvre étrangère, il est devenu une niche d’exclusion sociale.

La surpopulation dans les foyers de migrants en région parisienne est un facteur d’aggravation des risques de contamination virale. La France doit faciliter, pour des raisons de santé publique, l’accès à l’aide médicale d’Etat (AME) pour les Sans-papiers, et ne pas subir les pressions xénophobes de l’extrême-droite qui veut supprimer ce levier sanitaire. Malheureusement, la dernière loi française sur l’immigration restreint le bénéfice de l’aide médicale pour les Sans-papiers. Le Sans-papiers m’a exprimé sa crainte de ne pas pouvoir se soigner s’il avait les symptômes du Coronavirus, car son aide médicale n’a pas été renouvelée. Même s’il est certain qu’il serait pris en charge pour des raisons de santé publique en cas de Coronavirus, il ne pourra pas bénéficier d’un suivi sanitaire et de médicaments après la vague infectieuse. Le plus dur reste l’état d’anxiété et de précarité existentielle dans lequel il passe ses nuits, … et ses jours.

Avec Coronavirus le Sans-papiers a peur de crever la dalle.
Le Sans-papiers m’a fait savoir que la faim commence à le préoccuper. La peur de ne plus avoir à manger hante son quotidien. Il se demande comment il va manger si l’épidémie dure plus d’un mois, alors qu’il ne travaille plus, n’a aucune aide, n’aura plus d’épargne et ne pourra plus sortir du foyer. La faim est le summum de la souffrance corporelle. J’invite les associations humanitaires à se pencher sur cette question. J’invite les associations africaines à faire des dons de nourritures pour les vulnérables. J’invite les consulats des pays africains en France et en Europe à faire des actions sociales, pour venir en aide à leurs ressortissants en difficultés existentielles. J’exhorte tous les immigrés en Europe à penser à leurs proches qui manqueraient de nourritures. Les « Sans » (Sans-papiers, Sans Domicile fixe, personnes âgées sans famille) sont des personnes vulnérables. En France, leur venir en aide justifie une dérogation aux mesures de confinement. Juste le temps de leur remettre un lot de denrées alimentaires, en appliquant strictement les précautions sanitaires recommandées. Ne les oublions pas !

Dans la douleur et l’épreuve, l’homme gagnerait plus à faire jouer son humanité et la solidarité, et non son nombrilisme. Dans la quarantaine d’une société coronavirussée, c’est une honte de chercher un bonheur égoïste. Depuis l’adolescence, cette phrase d’Albert CAMUS est gravée dans mon cerveau : « Le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge, il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse ».

J’ajouterai que l’enfer c’est pour les autres jusqu’à ce qu’il vienne à nous. Que, même pestiférée, l’humanité peut rester digne et solidaire. L’isolement de nos corps par le confinement ne doit pas entrainer celui de nos esprits et de nos cœurs. Les besoins, les satisfactions et les plaisirs du corps sont éphémères. Il en est de même de leur privation. Seules les œuvres et les actions guidées par l’esprit et par le cœur peuvent assurer notre humanité et notre immortalité dans la postérité humaine.

Aliou TALL,
Président du RADUCC

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